On se croirait dans un studio d’étudiant. Une cuisine, un lit, une table, des livres. Et du silence. Veste noire, chemise noire, jean noir, Raphaël Enthoven roule ses cigarettes en parlant de son dernier livre, Morales provisoires (1), recueil de ses chroniques quotidiennes sur Europe 1 (« La morale de l’info », devenue « Le fin mot de l’info »). « C’est vrai, ça vous a plu ? » Oui, c’est vrai, c’est plaisant l’intelligence. Les tribulations amoureuses du sémillant normalien (un mariage et un divorce avec Justine Lévy, un fils avec Carla Bruni) lui ont assuré un début de carrière people en béton, étayé par la naissance de deux autres garçons, qu’il a eus avec l’actrice Chloé Lambert et l’ancienne navigatrice Maud Fontenoy.

L’identité de la mère du quatrième est le joker du prof de philo le plus médiatique de France, qui anime aussi une émission hebdomadaire sur Arte, « Philosophie ». Occupant la scène dès qu’elle se présente, il régale la France d’en bas et d’en haut de ses redoutables argumentations. Régulièrement invité à l’université d’été du Medef, il y va : « Je leur ai parlé de Marx, j’ai critiqué l’ambition, l’appât du gain. » Nous, aujourd’hui, ce sera Sénèque, Camus et Plotin. Et Jean-Luc Mélenchon. Le dictaphone posé sur Mort à crédit de Céline, c’est parti pour une heure trente en altitude.

Marie Claire: Vous éclairez l’information chaque matin sur Europe 1. Pourquoi un tel besoin d’expression?

Raphaël Enthoven: Je suis prof. Prêtez une estrade à un prof, vous le verrez s’épanouir. Europe 1 me proposait d’injecter du temps long dans l’actu, deux minutes, dans la frénésie de la matinale. J’avais en tête la figure du spectateur engagé de Raymond Aron.

Que faites-vous en cas de panne d’idées?

Comme tous les crevards de chroniqueurs, je vais sur Wikipédia et je regarde si ce jour-là il ne s’est pas passé quelque chose. Quand il n’y a rien, que sur herodote.net il ne s’est rien passé, mon truc c’est d’aller sur le blog de Jean-Luc Mélenchon. Soudain, c’est un monde merveilleux où vous découvrez que Manuel Valls est un nazi, que le drapeau européen c’est la Vierge Marie, que Fidel Castro est un grand homme, n’importe quoi… et du coup c’est l’abondance.

C’est votre marionnette de guignol, Mélenchon?

Ce n’est pas mon guignol, c’est mon bienfaiteur, celui dont les outrances produisent des paradoxes et donnent à penser, souvent à ses dépens. Si Mélenchon était moins disert, ma vie serait plus difficile.

La dernière partie du livre est consacrée à vos chroniques sur les femmes. Dans «Que font les féministes?», vous leur reprochez leur silence sur celles qui refusent le voile.

Je reproche à un certain féminisme de justifier, au nom du relativisme, l’exploitation renouvelée des femmes. De se mobiliser pour défendre le droit garanti par la loi de porter le voile dans le monde entier, rarement pour défendre celles qui osent l’enlever. L’Ukrainienne Anna Muzychuk, qui a refusé de jouer voilée en Arabie saoudite, a renoncé à son titre de championne du monde parce qu’elle ne veut pas être traitée comme un objet. C’est quand même extraordinaire, quand on est féministe, de ne pas défendre des femmes qui font ce geste-là.

Vous avez également consacré une chronique au clitoris, représenté correctement pour la première fois dans un manuel scolaire.

C’est une victoire de l’égalité. Alors que l’appareil génital masculin, avec ses zones érogènes, est abondamment illustré depuis toujours, le clitoris est représenté sous la forme d’un point noir ou d’un bouton placé au milieu d’un dessin si confus qu’on n’y voit rien. C’est l’organe de la félicité et de l’indépendance, il n’y a aucune raison de ne pas le montrer et de ne pas expliquer comment il fonctionne. Les gens qui s’opposent à certaines pratiques sexuelles, comme la sodomie par exemple, font valoir qu’on n’est pas des bêtes. Or être une bête, c’est ne s’accoupler que pour se reproduire. Avec la sodomie, la fellation ou la masturbation, la sexualité est enfin débarrassée de cette injonction funeste qui est de se reproduire à tout prix.

Connaissez-vous l’image que l’on vous prête?

Il paraît qu’on en dit des trucs épouvantables, en particulier en ligne. Ça ne m’intéresse pas. J’ai été contraint de faire la différence quand on a écrit un livre où l’on racontait prétendument « ma » vie, qui n’était pas ma vie. On ne s’en défait qu’en passant à autre chose.

Vous parlez rationnellement de cet épisode de votre vie(2). J’ai du mal à croire que vous ayez rationalisé à ce point.

C’était ma seule ressource. L’image fonctionne comme le dogme. Le propre du dogme est d’être irréfutable. Vouloir corriger cette image qui ne vous appartient en rien est aussi vain que prétendre rectifier un dogme. Je ne veux pas que ce soit mon problème. Si ça le devient, je ne réfléchis plus, je ne travaille plus, je ne pense plus. Je ne pense plus qu’à moi, devant mon miroir. Et si le dandy, comme Stendhal le définissait, est celui qui passe sa vie devant son miroir, de ce point de vue c’est pour moi l’ennemi à abattre.

On dit de vous que vous êtes beau. Que voyez-vous dans le miroir?

Le rapport à son propre visage est terrible. Quand on l’examine, on le fait à la façon d’un géographe, sûrement pas à la façon de Narcisse perclus d’amour pour lui-même. On y voit, comme dirait Sartre, des crevasses et des taupinières. On y découvre les dissymétries, le strabisme, les rides, le tartre, les stigmates de la vieillesse. Ce genre de contemplation n’est jamais extatique, au contraire.

Votre éloquence vous distingue, et vous semblez éprouver un pur plaisir à vous exprimer, à raisonner à voix haute. Avez-vous eu la tentation d’être acteur?

Mais j’ai fait l’acteur ! Dix ans de théâtre dans la troupe des anciens élèves de l’Ecole normale supérieure, L’Archicube. Ma petite expérience du jeu d’acteur m’a fait découvrir un truc : on est bon, quand on joue sans y penser. C’est un moment de liberté absolue que celui où l’on n’a plus le choix, une expérience vertigineuse, fondatrice. Je ne me sens bien que sur scène. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais c’est l’endroit du monde où je me sens le plus en sécurité.

Votre père a déclaré un jour: «Mon fi ls est un génie. Un jour, il sera président de la République.»

La deuxième partie de la phrase étant factuellement fausse, la première l’est aussi, donc tout va bien. Ça ne renseigne pas sur mes compétences, plutôt sur l’amour qu’un père peut avoir pour son fils. Ce n’est pas le quadruple père que je suis qui peut nier l’irrationalité de ce genre de sentiment, un amour infini et perpétuel. Un amour infini est en général un feu de paille, assez vite, il entre dans la routine. Là, non, c’est un amour infatigable, inlassable. J’ai pris au sérieux mon père une fois : le jour où il m’a annoncé « Tu feras de la philosophie. » Il ne m’a pas demandé, ce n’était pas une suggestion. Ce ne sera pas la littérature, ce sera la philo. Bon. J’avais 13 ans, j’ai pris ça comme une information et m’y suis conformé. Je ne regrette pas d’avoir pris mon père au sérieux ce jour-là. Il a décidé, à son insu, de l’une des orientations fonda mentales de mon existence.

Et votre mère? Que vous a-t-elle apporté?

Ma mère joue un rôle majeur dans ma vie. La façon que j’ai trouvée de laisser mes deux parents à leur place est de bosser avec eux. J’ai écrit avec mon père Dictionnaire amoureux de Marcel Proust, et j’ai fait des concerts-lectures avec ma mère autour de la petite phrase de Proust. Mes parents sont admirables, chacun dans son domaine. Mon père est d’une célérité d’esprit devant laquelle je m’incline bien souvent, et ma mère a une façon de jouer Schubert qui me laisse à genoux. Je remercie tous les jours le hasard de m’avoir donné des parents comme ceux-là.



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